Les derniers des Mohicans vont-ils mourir en silence
?
Les derniers des Mohicans vont-ils mourir en silence ?
Le
climat de restauration s'appesantit dans l'Église. Le "peuple
de Dieu" a beau poser des questions dans les synodes : Rome ne veut
pas les entendre et les nonces font savoir aux évêques qu'ils
ne doivent pas les transmettre. Pareille censure fait penser aux pratiques
des régimes totalitaires. La suprématie pontificale contrôle
la vie des Églises, elle nomme souvent des évêques
à sa botte, elle fait fi de la collégialité épiscopale
et de la sensibilité des fidèles.
Des milliers de chrétiens "s'en vont sur la pointe
des pieds" sans être écoutés pendant qu'on
recherche longuement un accord avec les intégristes. Le souci prévalent
de continuité avec le passé commande. N'assistons-nous pas
à l'enterrement discret du concile Vatican II ?
Quatre cents théologiens universitaires en Allemagne,
des centaines de prêtres et de diacres en Autriche, ont élevé
la voix. En France, si l'on excepte un petit groupe de prêtres à
Rouen, et le communiqué - non signé - de l'équipe
nationale du groupe "Jonas", le silence est compact. En conversation
privée, beaucoup de personnes, y compris des responsables d'Église,
disent leur inquiétude, leur déception. Mais les mêmes
ne s'expriment jamais publiquement. Rome peut penser que ses orientations
sont acceptées. L'absence de protestation cautionne, négativement,
le pouvoir et les décisions de la monarchie romaine.
Pourquoi le silence de tant de prêtres qui ont joué
leur vie sur le renouveau du Concile ? Ils ont pris de l'âge, leur
capacité de résistance s'est usée devant l'inertie
et la suffisance de l'appareil, une lassitude croissante pèse sur
eux. "A quoi bon ?" Un sentiment d'impuissance les
paralyse. Ils continuent à vivre proches de leurs concitoyens et
de témoigner de l'évangile "à la base",
comme l'on dit, sans plus vouloir influer aux échelons supérieurs.
Enfin ils vieillissent. On leur fait sentir parfois qu'ils ne portent
pas l'avenir.
Dans cette foule silencieuse de laïcs et de prêtres,
que font les théologiens, les hommes de la pensée, ceux
qui doivent aider les responsables hiérarchiques par leurs études
et leur réflexion ? En France, à l'exception de Joseph Moingt
et de Jean Rigal, ils se taisent, eux aussi. Alors qu'ils devraient exprimer
et analyser le "sensus fidei", ce que dit l'Esprit
dans le peuple, ils demeurent muets. Est-ce le souci de préserver
leur chaire, de ne pas compromettre leur accès à des échelons
supérieurs ? On est étonné de constater qu'ils ne
forment pas une instance collective de réflexion et d'expression
publique. Eux aussi, sans doute, si on les interrogeait, se réfugieraient
derrière ! "A quoi bon ?". Ils attendent que
le vent tourne. Ils disent parfois à tel ami qui parle haut : "Toi,
tu peux le dire, moi, je ne peux pas"
Hélas, on recueille parfois pareille réflexion
sur la bouche de laïcs qui ont des rôles dans l'Église
où ils sont parfois permanents, employés et salariés.
On parle "mission", "évangélisation",
"peuple de Dieu", sans trop savoir ce que ces mots incantatoires
engagent dans la pratique. On demeure soumis, souvent dans une étonnante
papolâtrie, qui s'est établie jusque dans les esprits. On
accepte, comme si elle était de droit divin, la centralisation
romaine qui s'est accrue progressivement au cours des siècles.
Comme on est loin des commencements, comme on est loin de la démarche
libre de Jésus !
Concluons sereinement. L'Évangile est un volcan. On
ne l'éteindra pas. Il rentrera à nouveau en éruption
féconde. A l'intérieur des Églises et en dehors d'elles.
Habités par cette conviction paisible, les derniers
des Mohicans vont-ils mourir en silence ?
Gérard
Bessière
La Grave – 46140 Luzech - 18 Octobre 2011
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Madame, Monsieur, (*)
Vous m'avez envoyé courant novembre le texte du Père Gérard Bessière intitulé "Les derniers des Mohicans vont-ils mourir en silence ?". Je vous en remercie. Je l'ai lu attentivement. Si j'ai bien compris la pensée du Père Bessière, je ne serais pas qualifié pour vous partager quelques réactions.
Puisque je suis évêque, je ne serais pas libre, mais opprimé
par le centralisme romain. Je ne pourrais qu'être un perroquet qui
répète ce que dit Rome, un haut-parleur du Vatican. J'aurais
peur. Je ferais donc partie des silencieux dont il est question.
Depuis vingt ans que je suis évêque (dont neuf
à Nanterre), j'ai beaucoup parlé, beaucoup écrit.
Vous connaissez mes prises de position concernant de nombreuses questions
en débat dans l'Église ou dans la société.
Vous connaissez les cinq orientations que j'ai données au diocèse,
etc. Ceci pour vous dire que les courants de restauration qui existent
dans l'Église ne m'empêchent pas d'annoncer l'Évangile,
d'essayer d'en vivre au mieux et d'aider les catholiques des Hauts-de-Seine
à en vivre.
Je suis un enfant du Concile Vatican II. Je me suis formé
avec enthousiasme pendant qu'il se déroulait. J'ai vécu
mes premières années de ministère en zone ouvrière,
en particulier mai 68. Je ne dois pas être beaucoup plus jeune que
vous.
Il y a quarante – cinquante ans, c'était l'Action
catholique qui tenait le haut du pavé de la pastorale de l'Église
en France (j'ai été aumônier dans presque tous les
mouvements). Aujourd'hui, le balancier est allé de l'autre côté.
Je ne suis pas toujours à l'aise avec toutes les nouvelles sensibilités
qui s'expriment. Je garde les miennes en essayant d'accueillir les nouvelles,
sans tout bénir. J'essaie de faire en sorte que les catholiques
se rencontrent et se parlent pour s'enrichir mutuellement et collaborer
plutôt que de s'anathémiser ou de se plaindre de ceux qui
ne pensent pas comme eux. J'utilise avec des milliers de laïcs, de
nombreux prêtres et diacres, les mots "mission", "évangélisation",
"peuple de Dieu". Contrairement à Gérard
Bessière, je ne considère pas ces mots comme incantatoires,
parce que je vois qu'ils correspondent à des réalités
vécues en fidélité à l'Évangile et
pour le service de l'homme d'aujourd'hui.
Je sais que des catholiques "s'en vont sur la pointe
des pieds". S'ils ont des étonnements ou des désaccords
mais s'en vont, leur voix et leur participation manquent, et c'est dommage.
Ce dont nous manquons certainement, ce sont de lieux d'échange
et de débat. Je le reconnais. A ce propos, il y a deux événements
qui m'ont beaucoup réjoui : les Assises du Christianisme organisées
en 2010 et 2011 par La Vie pour permettre à des courants opposés
de se parler. Mais il est sans doute plus facile d'aller débattre
à Lille ou à Strasbourg que dans son diocèse ou sa
paroisse et de constituer des groupes dont les membres ruminent leurs
déceptions entre eux et manquent d'espérance dans les autres.
Je cherche à améliorer la situation et j'avoue volontiers
que je n'y arrive pas très bien, mais j'ai encore des projets en
ce sens.
La "tendance silencieuse" d'il y a cinquante
ans est celle qui parle davantage aujourd'hui. Encore une fois, je vois
ce mouvement du balancier. Pour autant, je refuse d'être silencieux
et je ne crois pas que dans notre diocèse beaucoup de prêtres
soient silencieux, même si – en particulier parmi ceux de
mon âge – certains souffrent et se demandent s'ils se sont
trompés ou sont déçus et sont tentés d'être
silencieux. Je crois qu'un certain sens et une certaine connaissance de
l'histoire, spécialement de l'histoire de l'Église, aident
à accepter d'être moins entendu que d'autres et à
ne pas penser qu'il n'y a pas d'avenir en certaines occasions. L'attachement
réel au Christ et à l'Église permet de rester libre
en gardant des convictions et en essayant de comprendre la position des
autres. S'ils sont chrétiens, ne devrions-nous pas avoir un a priori
positif à leur égard en raison de cet attachement au Christ
et à l'Église ? Y compris quand il s'agit du Pape et de
la Curie romaine, que je connais bien pour y avoir travaillé sept
ans.
Je ne crois pas que nous assistons à "l'enterrement
de Vatican II", même si certains durcissements sont réels.
Oui, il y a de la papolâtrie ici ou là. Il faudrait analyser
ce phénomène. Il ne doit pas nous empêcher de rester
libres et d'annoncer l'Évangile tout en souhaitant des changements
que nous pourrions espérer pour lui être plus fidèles.
Des milliers de catholiques dans les Hauts-de-Seine me le prouvent. Dans
mes premières années de ministère, j'ai bénéficié
à plusieurs reprises de l'enseignement de Gérard Bessière
dans des sessions. J'ai lu ses livres et beaucoup de ses articles. Il
m'a beaucoup aidé. Je ne reconnais plus Gérard Bessière
dans le texte que vous m'avez envoyé. C'est trop pessimiste, souvent
exagéré, parfois contredit par la réalité.
Je peux comprendre pour une part sa souffrance. Je trouve normal qu'il
l'exprime, mais de cette manière, il ne peut aider que des nostalgiques
qui n'arrivent pas à prendre acte de la situation de la société
et de l'Église d'aujourd'hui.
Quand vous lisez un texte comme celui du Conseil Permanent
des évêques à propos des élections de 2012,
ne trouvez-vous pas que ce sont des pasteurs courageux et qui nous aident
à constituer une Église qui ne s'occupe pas que d'elle-même
et de ses problèmes, qu'ils ne nient pas pour autant ? Non, il
n'y a pas que Joseph Moingt et Jean Rigal, mais aussi de nombreux théologiens,
des laïcs, des diacres, des prêtres et des évêques
qui écrivent, pensent et vivent en croyant que "l'Évangile
est un volcan". On ne l'éteindra pas. Il rentrera (moi je
dis : il rentre) à nouveau en éruption féconde. A
l'intérieur des Églises et en dehors d'elles." Que
j'aime ces dernières lignes du texte de Gérard Bessière
! Ne mourez pas en silence ! Parlez, mais en écoutant ceux qui
ont d'autres expériences et d'autres sensibilités que les
vôtres. Ils ont certainement aussi une part de vérité.
Je me répète : je ne prône pas une communion molle,
mais une écoute et un enrichissement mutuels, y compris avec les
pasteurs de l'Église. Dans "Aimez-vous les uns les autres",
il y a 'espérez-vous les uns les autres. Paul Baudiquey a écrit
: "Les vrais regards d'amour sont ceux qui nous espèrent."
Tout part, pour moi, de l'amour du Christ et de l'amour de l'Église,
et c'est pour cela que j'espère et espérerai toujours en
mettant en œuvre Vatican II en communion libre et loyale avec le
Pape et le Collège épiscopal, sans attendre que dans l'Église
tous les problèmes soient résolus et toutes les difficultés
surmontées.
En vous assurant de mes sentiments dévoués,
je vous souhaite toute la joie spirituelle de Noël.
Je prie pour vous. Priez pour moi !
†
Gérard DAUCOURT
Évêque de Nanterre
* Mgr Daucourt répond à un
groupe de laïcs qui lui avait envoyé le texte de G.Bessière